Pourquoi la digitalisation bancaire ne suffit pas à résoudre l'inclusion financière en Afrique
Le digital a changé l'accès aux services financiers. Il n'a pas changé la structure du problème. Au cours des quinze dernières années, l'Afrique a connu une révolution financière portée par le mobile money, les services bancaires digitaux et l'émergence d'un écosystème fintech dynamique. Ces innovations ont élargi considérablement l'accès aux services financiers de base, permettant à des centaines de millions de personnes d'effectuer des paiements, d'épargner et d'accéder à des crédits via leurs téléphones mobiles.
Les chiffres attestent de cette progression. Selon le Global Findex 2025 de la Banque mondiale, la part des adultes d'Afrique subsaharienne détenant un compte — bancaire ou de mobile money — est passée de 34 % en 2014 à 58 % en 2024, et la région affiche le taux de comptes mobile money le plus élevé du monde, avec 40 % des adultes équipés.
Pourtant, l'inclusion demeure incomplète. Plus de quatre adultes sur dix restent exclus du système financier formel, et les écarts entre pays sont considérables, de 90 % de détention de comptes au Kenya à moins de 20 % dans certains pays sahéliens. Plus révélateur encore : même parmi les détenteurs de comptes, l'utilisation effective reste limitée. Les travaux adossés aux données Findex montrent que la majorité des titulaires de comptes de la région n'effectuent qu'un ou deux dépôts par mois, signe d'un système qui sécurise des transferts plus qu'il ne finance des projets.
Cette situation révèle que la digitalisation, malgré des avancées réelles, ne constitue qu'un outil d'accélération. Elle ne résout pas, à elle seule, les obstacles structurels qui entravent l'inclusion financière. Ces obstacles relèvent de quatre dimensions interdépendantes : les infrastructures, les usages, les modèles économiques et les cadres réglementaires.
Les infrastructures : la couverture progresse, l'usage ne suit pas
Le déploiement des services financiers digitaux repose sur des prérequis souvent tenus pour acquis : connectivité stable, accès à l'électricité, équipements abordables. Or la géographie de ces prérequis reste très inégale.
Le paradoxe actuel n'est plus d'abord celui de la couverture, elle progresse : selon la GSMA, l'Afrique subsaharienne a concentré 75 % de l'extension mondiale de la couverture internet mobile en 2024, et la part de la population régionale hors de toute couverture haut débit est tombée autour de 10 %, essentiellement en zone rurale. Le paradoxe est celui de l'usage : près d'un milliard d'Africains vivent dans une zone couverte mais n'utilisent pas l'internet mobile, le « usage gap » le plus élevé au monde. Coût des terminaux, compétences numériques, pertinence perçue des services : les barrières ne sont plus principalement techniques.
Le coût des données illustre ce basculement. Un gigaoctet représente encore en moyenne environ 2,4 % du revenu mensuel par habitant en Afrique subsaharienne, au-dessus du seuil d'accessibilité de 2 % fixé par les Nations unies, avec des écarts nationaux considérables. Et la fracture demeure profondément territoriale : les populations rurales sont environ deux fois moins susceptibles d'utiliser l'internet mobile que les populations urbaines, une exclusion numérique qui se superpose aux autres formes d'exclusion économique.
Les usages : littératie financière et confiance
Au-delà de l'accès technique, l'inclusion se heurte aux usages. La littératie financière et numérique insuffisante constitue une barrière majeure, souvent sous-estimée par les concepteurs de services digitaux. Une part significative de la population ne maîtrise pas les concepts nécessaires pour utiliser efficacement les produits financiers (taux d'intérêt, frais de transaction, mécanismes d'épargne ou conditions de crédit) ce qui conduit à la sous-utilisation des services disponibles et, parfois, à des décisions préjudiciables.
La méfiance vis-à-vis des institutions financières persiste, héritée de crises bancaires locales, de faillites d'institutions de microfinance ou de pratiques commerciales agressives. Cette méfiance ne disparaît pas parce que les services deviennent accessibles via mobile : elle requiert un travail de longue haleine sur la transparence, la protection des consommateurs et l'éducation financière.
Les inégalités de genre demeurent marquées : selon les données du Global Findex, l'écart entre hommes et femmes dans la détention d'un compte persiste, de l'ordre d'une dizaine de points en Afrique subsaharienne, nourri par des facteurs qui limitent l'autonomie financière des femmes, leur accès aux revenus formels et leur usage des technologies. Non accompagnée de politiques ciblées, la digitalisation peut même creuser ces écarts en concentrant ses bénéfices sur les populations déjà connectées.
Les modèles économiques : l'angle mort du revenu informel
Le troisième obstacle tient aux modèles bancaires eux-mêmes, inadaptés à une économie où l'informel domine. Selon l'Organisation internationale du travail, près de 86 % des emplois en Afrique sont informels — commerçants, agriculteurs, artisans, prestataires de services aux revenus irréguliers, non documentés, difficiles à vérifier. Les modèles de crédit scoring traditionnels, fondés sur des historiques de revenus formels et des garanties matérielles, excluent structurellement cette population.
Les faibles niveaux de revenus posent un défi de rentabilité : même réduits par la digitalisation, les coûts de transaction demeurent proportionnellement élevés pour de petits montants, ce qui explique une partie des comptes inactifs ou cantonnés aux transactions occasionnelles. Et l'absence de garanties formelles ferme l'accès au crédit : les innovations de scoring alternatif, fondées sur les données de consommation téléphonique ou les historiques mobile money, émergent mais restent marginales dans les pratiques des institutions.
Tant que les modèles économiques n'intégreront pas les réalités du revenu informel (flux irréguliers, garanties non conventionnelles, montants faibles à coûts unitaires très bas) la digitalisation élargira l'accès sans transformer l'usage.
Les cadres réglementaires : réguler sans exclure
Le quatrième obstacle concerne la régulation, qui n'a pas toujours évolué au rythme des innovations. Les réglementations bancaires, souvent héritées de standards conçus pour des systèmes financiers développés, imposent des exigences, capital minimum, ratios prudentiels, procédures de connaissance client, adaptées aux banques traditionnelles mais mal calibrées pour les acteurs de la finance digitale opérant en contexte informel. Cette inadéquation produit soit de l'exclusion, soit une prolifération d'acteurs opérant en zone grise.L'interopérabilité reste le chantier structurant. Lorsque les opérateurs de mobile money et les plateformes de paiement ne sont pas interconnectés, les utilisateurs multiplient les comptes et les coûts, et l'utilité de chaque service diminue. Les analyses d'AfricaNenda croisant le Findex 2025 et l'état des systèmes de paiement instantané montrent une corrélation forte entre l'existence de systèmes de paiement instantané interopérables, portés par les pouvoirs publics, et la progression de l'inclusion financière. Le message pour les régulateurs est clair : l'infrastructure publique de paiement est un levier d'inclusion au moins aussi puissant que l'innovation privée.Reste la confiance systémique : protection des consommateurs, résolution des litiges, garantie des dépôts. Les régulateurs, souvent contraints en ressources et en capacités techniques, peinent à superviser un écosystème en mutation rapide — une faiblesse qui expose les usagers et fragilise l'adhésion au système formel.
L'inclusion financière comme transformation multidimensionnelle
L'analyse de ces quatre dimensions révèle que l'inclusion financière n'est pas un projet digital. C'est une transformation économique, sociale, réglementaire et institutionnelle, dont le digital est un accélérateur, pas le cœur.
Elle suppose des investissements soutenus dans les infrastructures et l'accessibilité tarifaire ; un effort de long terme en matière d'éducation financière et d'accompagnement des usages, qui ne peut être automatisé et exige une présence de terrain ; une innovation réelle dans les modèles économiques bancaires, pour servir les revenus informels et les petits montants ; et une évolution des cadres réglementaires vers des approches à la fois plus flexibles et plus protectrices, portées par des régulateurs montés en compétence.
Les transformations financières crédibles commencent rarement par la technologie
Lire l'inclusion financière uniquement à travers le prisme technologique, c'est passer à côté de l'essentiel. La digitalisation a démontré que l'innovation peut transformer l'accès aux services financiers. Mais elle ne peut, à elle seule, lever les obstacles structurels qui maintiennent des centaines de millions de personnes en dehors du système financier formel.
Les transformations financières crédibles commencent rarement par la technologie. Elles commencent par une compréhension fine des obstacles réels, par la mobilisation coordonnée des acteurs publics et privés, et par une vision de long terme qui articule innovation, infrastructures, éducation des populations et évolution des cadres réglementaires.
Votre réforme dispose-t-elle d'un portage politique, ou d'une trajectoire qui lui survivra ? Si l'ambition est adoptée mais que la gouvernance d'exécution reste à construire, c'est là que se situe le chantier prioritaire, celui dont dépendent tous les autres.